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Cinéma

The Matrix Resurrections, l'inconsistante synthèse du cyberpunk et du gauchisme non-binaire

Dans la veine cyberpunk, la trilogie Matrix a été une mise en forme « badass » de l’époque enfermante et révoltante que nous vivons. Resurrections en est une pitoyable resucée.

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Un extrait du film Matrix
Un extrait du film Matrix (Alexander Motin / Wikipedia)
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Par Quentin Liberpré
Lecture 15 min

Avant-propos – Remerciements au ciné-club de M. Bobine
Avant d’entrer dans l’article, nous tenons ici à poster la vidéo de Monsieur Bobine qui nous a permis d’élargir nos matériaux empiriques initiaux. Le lecteur est invité à s’y référer s’il souhaite découvrir plus à fond le contexte historique duquel germe le mouvement cyberpunk.

I. Le cyberpunk, esthétique hi-tech de la révolte contre un monde dépourvu de sens

Matrix, comme tant d’autres films de sa génération, dit le grand malaise d’une humanité qui, à l’approche d’un tournant symbolique de son existence (l’an 2000), ne sait plus ce qu’elle est ni où elle va. Ce malaise trouve sa forme dans le mouvement cyberpunk qui pose la question de l’identité de l’homme, du sens du monde dans lequel il s’insère et, par ricochet, du sens de sa vie. « À l’aube de l’an 2000, pour les jeunes c’est plus le même deal » : on nous avait promis un nouveau millénaire prodigieux, plein de promesses, nous avons droit au plus terrible pourrissement de l’histoire et de l’individu. Et ça, les films punk, cyberpunk et d’autres encore des années 80-90, l’ont bien compris.

« Je vois ici les hommes les plus forts et les plus intelligents que j'ai jamais vus ; je vois tout ce potentiel, et je le vois gâché. Je vois une génération entière qui travaille à des pompes à essence, qui fait le service dans des restos, ou qui est esclave d'un petit chef dans un bureau. La pub nous fait courir après des voitures et des fringues, on fait des boulots qu'on déteste pour se payer des merdes qui nous servent à rien. On est les enfants oubliés de l'Histoire mes amis, on n'a pas de but ni de vraie place, on n'a pas de Grande Guerre, pas de Grande Dépression. Notre grande guerre est spirituelle, notre grande dépression : c'est nos vies. La télévision nous a appris à croire qu'un jour on serait tous des millionnaires, des dieux du cinéma ou des rockstars, mais c'est faux, et nous apprenons lentement cette vérité. Et on en a vraiment, vraiment, plein le cul. »
Tyler Durden (Brad Pitt), Fight Club (1999)

Cet ensemble de films mettent en scène un désespoir, un nihilisme, ou bien une révolte individuelle (punk) en face de ce monde auquel ils ne parviennent pas à donner un sens. Or ces films restent pour la plupart piégés dans leur époque, car ce qu’ils considèrent, c’est que le monde n’a pas de sens, au lieu d’interroger la capacité propre à l’homme d’en saisir le sens pour l’infléchir. Aussi, de manière antithétique, vont-ils souvent proposer une solution subjectiviste qui vise à changer nos représentations et nos discours sur le monde, comme si cela allait lui donner du sens. Comme si le monde n’était qu’une sorte de réceptacle dont la fonction serait de recueillir les pensées humaines. Ils ne parviennent pas à la synthèse dialectique, celle qui consiste à saisir l’objet et le sujet, le monde et l’homme, dans une unité. Si la quadrilogie Matrix mobilise à plusieurs reprises le Connais-toi toi-même platonicien, ça n’est jamais en ce sens progressiste, dialectique, mais en un sens subjectiviste. Il s’agit, bien au contraire, non pas de se connaître, c’est-à-dire de comprendre les déterminations sociales qui produisent notre être, pour pouvoir infléchir nos actions et transformer le monde, mais de savoir écouter son être profond, son instinct.

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II. Fin de l’histoire et de l’être humain, inauguration de l’errance cyborg

« Comment je sais que c’est la fin du monde ? Parce que tout a déjà été fait. Tous les types de musiques ont été essayés. Tous les types de gouvernements ont été essayés, tous les putain de styles capillaires, de parfums de chewing-gum, de céréales de petit déjeuner. Qu’est-ce qu’on va faire ? Comment on va tenir un autre millénaire ? Je te le dis mec, c’est terminé. On a tout épuisé. »
Max Peltier (Tom Sizemore), Strange days (1995)

Eh oui, si c’est la fin de l’histoire, s’il n’est plus de transformation possible du monde, et qu’en plus tout le monde s’emmerde profondément, pourquoi ne pas mettre fin au monde lui-même, tout simplement ? C’est ce qui s’est exprimé dans l’angoisse – très partielle – du bug de l’an 2000, dans celle – plus partielle encore – de la fin du monde de 2012 et dans celle – cette fois totalement généralisée – de l’écologisme apocalyptique du « dérèglement climatique ». Tout cela, les productions audiovisuelles de cette génération l’ont mille fois mis en scène, d’Armageddon aux Second impact (de l’an 2000 !) et Plan de complémentarité de l’Homme de Neon Genesis Evangelion. Et le corollaire de la fin de l’histoire, de l’impossibilité de transformer le monde – car de le saisir conceptuellement –, c’est le discours essentialiste relatif à l’homme et à la machine. La spécificité des films cyberpunk, en effet, c’est précisément le cyber, l’expression d’une fascination pour la technologie concomitante d’un sentiment profondément technophobe. Comme le dit l’agent Smith, l’homme est une maladie, un virus, mais la machine, le programme, sont le remède au déséquilibre du monde. Car ces derniers sont parfaits ! Ils sont parfaits car finis : leur existence est délimitée, circonscrite, en vue d’une fin précise. L’essence de la machine est précisément sa finalité, et en ce sens elle est parfaite. Elle n’est pas dialectique, elle n’a pas de devenir, elle n’a pas de conscience, elle ne se réfléchit pas en elle-même, et donc elle ne peut pas être déséquilibrée, névrotique. Elle est prémunie du péril humain : c’est la raison pour laquelle elle constitue un recours, une succession logique à l’existence humaine. L’homme est vaincu par la machine, et, dans le grand mouvement de la sélection naturelle, doit s’effacer à son profit. Il doit, pour son salut, se conformer à la machine, se faire machine, devenir cyborg (Ghost in the shell), s’implanter des faux souvenirs (Total Recall) ou se réfugier dans une réalité virtuelle (Le cobaye). Le cyborg est même la promesse de la liberté ! Il devient une figure politique, dans les milieux écoféministes et queer (cf. Manifeste cyborg de Donna Haraway).

« La technologie offre ce que religion et révolution ont promis sans le donner : se libérer de son corps, de sa race, de son sexe, de sa rationalité, de sa personnalité, de l’espace, du temps. »
Meredith Johnson (Demi Moore), Harcèlement (1994)

C’est l’idéal trans(individuel) : face aux effets dévastateurs du dualisme, où tout n’est que chose en soi, où l’homme n’est qu’en lui-même, en son corps et au plus profond de son âme, et où le monde existe indépendamment de lui, il n’y a que sur lui-même qu’il peut agir, il n’y a que de lui-même dont il peut se libérer. Fini le genre ! Fini le sexe même ! Finie la race ! Finie la nationalité ! Finie la blanchitude ! Et tout ça pourquoi ? Par l’opération de mon saint-esprit : parce que je l’ai décidé. J’ai cassé les codes, détruit les représentations que j’avais de moi-même et qui m’enfermaient dans un faux moi, un moi si différent de mon vrai moi, de mon moi profond, un moi corrompu par des discours… Qu’il fait bon d’être trans ! Que suis-je libre femme ! Comme Michael Jackson avait l’air mieux, blanc ! Cet ensemble idéologique gauchiste, postmoderne, qui s’appuie toujours sur les mêmes Foucault (auquel Haraway rend vaguement hommage en disant que sa « biopolitique […] n’est qu’une pâle prémonition de la politique du cyborg »), Deleuze et compagnie, tout cet ensemble s’actualise tout à fait dans le pitoyable Matrix Resurrections, d’où se dégage la même odeur de plastique du surgelé réchauffé à l’ouverture du micro-ondes, dans lequel les désormais « sœurs Wachowski » ont enfin trouvé le mot qui manquait à leurs œuvres originales : la binarité ! Le voilà le problème, tout est binaire. Alors, pour s’en arracher, il faut être noir et blanc, homme et femme, humain et machine (étrange paradoxe, n’est-ce pas, que de dénoncer la binarité tout en promouvant la machine et le code, enfermés dans le langage binaire, en-deçà de la ternarité sujet-objet-prédicat inhérente à l’homme). On ne sera pas surpris, dès lors, de voir mis au premier plan un personnage, Bugs, qui, en se libérant de la matrice, s’est libéré de sa « genrité » en devenant un.e androgyn.e aux ch.e.veux bleu.e.s. Bon, précisons tout de même qu’il n’est pas question de blâmer le choix de l’individu en soi de se teindre les cheveux, de s’affranchir d’un rôle de femme féminine pour y substituer une apparence plus masculine, voire même (!) de changer de sexe ou de porter un enfant en étant un homme. Après tout, pourquoi pas, « de gustibus et coloribus non disputandum », comme on dit. Si les uns et les autres se sentent mieux ainsi, se reconnaissent plus dans telle ou telle apparence, qu’il en soit ainsi. Ce qui est critiqué ici, c’est l’élévation de ces pratiques individuelles à un statut révolutionnaire, comme s’ils étaient une solution sociale, une libération pour l’homme.

III. Derrière et devant l’outil, l’intention et l’usage

Mais alors, avec tout ça, après avoir dénoncé cette promotion du statut de la machine, pourquoi parler de technophobie ? Pour la simple et bonne raison que, malgré cette fascination manifeste pour la machine, il reste que toutes ces mises en scène traduisent une crainte et que subsiste une peur de la machine. Eh oui, malgré tout, envisager l’exploitation de l’homme par la machine, son remplacement par elle, sa fusion avec elle, cela reste effrayant. Si le troisième millénaire était envisagé comme un futur utopique mais qu’il n’a pas tenu ses promesses, il ne reste plus que la dystopie : le monde des machines est crade. Depuis la décennie 2010, et plus encore la décennie 2020, les produits culturels dystopiques se font légion : les retours de Blade Runner, Tron et Matrix, les jeux vidéo Cyberpunk 2077, Death Strandings ou même Stray, la synthwave, la vaporwave et tous ses genres dérivés, les animes Psycho Pass ou les adaptations récentes de Ghost in the shell et Cowboy Bebop.

C’est que l’angoisse n’est pas passée : Covid, écologisme, crises économiques, inflation, bref, c’est la merde (il y a quand même un Français sur quatre sous psychotrope). Comme nous l’avions relevé avec Marx et Engels dans notre compte-rendu de lecture de L’idéologie allemande, cette peur de la machine est due à l’aliénation de l’homme dans son travail : le produit de son activité ne lui appartient pas, et, en ce sens, il ne s’appartient pas à lui-même. Il ne se reconnaît pas dans le produit de sa propre activité et, par extension, dans le monde dans lequel il vit. Rien d’étonnant alors que l’on conçoive le « système technicien » comme autonome (Jacques Ellul) et que l’on craigne de ne plus le contrôler, puisqu’on ne le contrôle précisément pas ! Ce qui le contrôle, c’est le capital, et le capital ne se contrôlant pas lui-même, eh bien, il ne contrôle pas la technique. Mais cela n’est pas une fatalité, justement parce que nous avons là une cible, une action possible : pour prendre le contrôle sur la production et les machines, il faut abattre le capital, construire le socialisme. Nous disions tout à l’heure que la machine, le programme, étaient parfaits, en ce que leur essence et leur existence s’identifiaient à elles-mêmes et à leur finalité. Mais quelle est-elle, cette finalité ? L’utilité. Mais l’utilité pour qui, pour quoi ? C’est justement là le fond de l’affaire : au sein d’un mode de production capitaliste, la machine sert le capital, en sa finalité, l’accumulation. Elle sert le profit du capitaliste, elle dessert celui qui permet ce profit, le travailleur, exploité, volé, dessaisi du fruit de son travail et donc de son travail tout entier. Au sein d’un mode de production socialiste, la machine tend à servir l’homme, avant de le servir tout à fait au sein d’une société sans classes antagonistes, le communisme, et ce pour la raison que l’homme regarde la production les yeux dans les yeux, la soumet à sa volonté, à la décision démocratique du contrat social. Alors, tantôt la machine aura pour fonction d’offrir plus et mieux de biens de consommation et d’équipement en accroissant la productivité, tantôt de délester l’homme de certaines heures de travail, selon le niveau et le genre de vie souhaités par la population. Quoi qu’il en soit, elle n’aura pas pour finalité l’impérialisme, la guerre de soumission, et ne permettra pas la destruction de tout environnement que l’homme souhaite préserver, donc, cela va sans dire, des conditions écologiques de sa propre reproduction – conditions que le socialisme étudiera sérieusement, à l’opposé de la fantasmagorie écologiste produite par le capitalisme. Comme le mode de production capitaliste, le mode de production socialiste a pour première mission de se reproduire, sauf que celui-ci est humaniste dans son essence, tandis que l’essence de celui-là est antihumaniste. Un cataclysme ne fait pas peur au capital, au contraire même, c’est la promesse d’endiguer la baisse du taux de profit et de relancer son accumulation (nous avions vu dans notre article sur Watchmen comment la fin du film mettait d’ailleurs ce processus en lumière).

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Au fond, le monde des machines des dystopies cyberpunk n’est que le reflet artistique de notre monde réel, où tout est machinal. Au sein de la sphère de production – industrielle –, le travail est tellement fragmenté que l’activité de l’homme est réduite au machinal. Le fait que, dans Matrix, les machines ne sont plus au service des hommes, mais que les hommes servent de batterie aux machines, reflète tout à fait le vampirisme du capital que dénonçait Marx :

« Le capital est du travail mort, qui, semblable au vampire, ne s'anime qu'en suçant le travail vivant, et sa vie est d'autant plus allègre qu'il en pompe davantage. Le temps pendant lequel l'ouvrier travaille, est le temps pendant lequel le capitaliste consomme la force de travail qu'il lui a achetée. »
Karl Marx, Le Capital

La consommation, elle, est toute entière médiée par la marchandise signifiante. Toute relation est une mise en spectacle de soi, une représentation d’un style, d’un modèle culturel. Nous dansons seuls, en balançant nos bras et en sautillant piteusement. Le capitalisme a étendu son empire jusqu’aux sphères les plus intimes, jusqu’au sexe, où tant de jeunes n’arrivent plus à bander devant une vraie nana tant ils ont en tête l’image pornographique de ce que doit être le rapport sexuel.

Cessons tout fantasme idéologique, arrêtons de nous inventer des ennemis et des alternatives qui n’existent pas, concentrons-nous au contraire sur l’ennemi réel, clé de la construction d’une alternative réelle. Le capitalisme n’a pas tenu ses promesses d’abondance et de subjectivité radieuse, réalisons-les !

« Il y a un autre monde, mais il est déjà dans celui-ci. »
Paul Éluard

Conclusion : Stop révolte, go révolution. « Il faut déchirer le rideau, arrêter les conneries ! »

Bref, si – la trilogie – Matrix saisit brillamment certains aspects de l’aliénation capitaliste contemporaine, il raffermit d’autant plus sûrement le ghetto idéologique dans lequel est enfermé le spectateur pourtant séduit par la thématique et sa mise en forme décapante, s’égarant ainsi nécessairement dans de nombreuses incohérences et discours piteusement complexes auquel on ne comprend rien, parce qu’il n’y a précisément rien à comprendre. Preuve en est, tout le monde est allé voir The Matrix Resurrections en montrant docilement son passe sanitaire. Drôle, n’est-ce pas ?

Non, ce qu’on aime dans Matrix, ce n’est pas le cache-sexe monologal de l’idéologie dominante, c’est évidemment d’abord la réalisation, mais aussi le processus – imparfait – de libération des hommes, l’héroïsme du capitaine Mifune et, par-dessus tout, l’amour ardent, total, insolent de passion et de dévouement, de Neo et de la sublime Trinity.

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