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Essai

Le savoir-vivre intellectuel

Nous publions sous forme d'article et avec la permission de l'auteur la conclusion de l'ouvrage de François de Negroni « Le savoir-vivre intellectuel », initialement publié en 1985 aux éditions O. Orban.

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Par François de Negroni

Lecture 7 min

Il avait fallu à l'intellectuel français deux générations pour s'ouvrir au monde, et un peu plus d'une pour succomber à toutes ses tentations ; en quelques années à peine, sur la base et la poussée de ces acquis successifs, il parachève son savoir-vivre et le confond totalement avec celui de l'élite culturelle. De Sartre à Lévy se déroule et se termine un parcours de l'intelligentsia qui relègue l'universitaire classique, ses inhibitions, ses ridicules et ses disgrâces au musée de la République. En passant du cabinet au café, du café au Club Méditerranée, du Club Méditerranée au club privé, le clerc gravit tous les échelons d'une promotion mondaine dont les représentations collectives se font le complaisant réflecteur. Les positions statutaires traditionnellement assignées par la bourgeoisie basculent au détriment de l'artiste : c'est dorénavant l'image de son rival qui concentre les significations les plus charismatiques.

Pourtant l'intellectuel ne cesse d'éluder ou d'occulter cette corrélation manifeste entre son ascension sociale et son travail de déconstruction mythologique. À toutes les époques, il se défend farouchement d'être en quoi que ce soit intégré mondainement ; bien mieux, il conçoit ses nouvelles pratiques existentielles comme un combat sans merci contre l'hypocrisie bourgeoise, les tabous, les conventions, les répressions, l'ordre étatique, la morale puritaine, l'obscurantisme, etc., et il pose les transformations de son savoir-vivre comme autant d'irréfutables conquêtes révolutionnaires. Et plus il s'implique affectivement ou idéologiquement dans cette explosion vitaliste du discours, moins il est susceptible d'en présumer et d'en accepter la rentabilité symbolique, sinon dans les termes purificateurs de la récupération.

Son aveuglement n'est pas fortuit ; il permet à l'intellectuel d'ignorer le rôle historique inavouable qu'il tient dans un processus de mutation des mentalités et des mœurs précisément orchestré par la bourgeoisie. En vivant toutes ses libérations sur le mode de la marginalité ou de la révolte, il ne fait en réalité qu'avaliser cette dynamique collective d'émancipation dont le principe régulateur, le lieu étymologique et l'acte fondateur se désignent explicitement comme subversifs (1). Et, loin d'être récupéré, son discours libertaire s'organise selon une réciprocité quasi constitutive avec les modèles culturels de rupture et de consommation transgressive que propose à présent l'idéologie du néo-capitalisme.

Attelé à la nécessité d'établir et de rendre inexpugnable sa domination économique, la bourgeoisie se trouvait traditionnellement vouée à la rigueur et elle imposait à tous un ordre d'abstinence. L'ascèse subjective représentait la condition de la généalogie du capital : le désir était contraint de s'investir dans l'accumulation, perversion et dépense tendaient à être identifiées et le procès de production de la classe dirigeante écartait le procès de consommation. Mais dès lors que les transformations du système capitaliste la rendent incapable de se reproduire socialement au travers d'une éthique stable, la bourgeoisie s'efforce de chercher dans une réfutation déclarée d'elle-même les contre-valeurs favorisant cette reproduction. Avec le développement des secteurs tertiaire ou quaternaire, l'apparition des métiers d'encadrement et de contrôle, tout un travail d'émancipation, de dénonciation de l'austérité, de rébellion contre la morale du père devient possible et même obligatoire. Le fils désormais dispensé de passer par l'accumulation pour réaliser son être de classe, et les fonctions inédites vers lesquelles il glisse, requièrent un marché du désir pour s'accomplir. La contestation, la fête, le plaisir, érigés en principes de libération, fournissent, en effet, un consensus culturel aux groupes sociaux qui naissent des redistributions du monde capitaliste : partiellement forces productives, tributaires de la politique des revenus, dégagés de la nécessité de réinvestir, ces nouvelles couches moyennes peuvent vivre leur existence hors du carcan des normes vertueuses, accéder à une consommation libidinale, ludique, marginale, et entraîner dans leur sillage le reste de la société.

Le passage d'une économie de la rareté de la marchandise à l'économie promotionnelle du désir s'effectue historiquement en deux temps. À la Libération, l'entreprise de reconstruction autorise une modernisation accélérée du pays, qui permet à la fois d'amorcer le saccage des formes culturelles démodées et d'ancrer le modèle américain auquel tout s'inféode dans l'énorme potlatch du plan Marshall ; elle crée ainsi une disponibilité, une attente, une vacance idéologique dont le terme surviendra en Mai 68, deuxième moment d'émergence et véritable 14 Juillet des couches moyennes qui prennent alors pleinement conscience de leur identité de classe. À la bourgeoisie d'époque, archaïque et sclérosée, succède la bourgeoisie de l'émancipation, à la lutte contre la dégradation des mœurs et la ruine des institutions se substitue le combat pour la libération des mœurs et l'éclatement des institutions. Il faut que tout évolue pour que tout reste comme avant. Autour du bouleversement radical des superstructures se met en place une dynamique de consommation qui repose sur la subversion des valeurs consacrées par le mode de production antérieur, qui débarrasse le champ des modèles des tabous et des interdits, qui détourne la volonté politique de changement, qui nomme désir le nouveau train des mesures et des biens (2).

Pour écouler ses produits, la bourgeoisie doit toutefois procurer au marché du désir une caution morale indubitable. Aussi débauche-t-elle le clerc après l'avoir si longtemps maintenu au secret. Elle joue sur sa nostalgie du réel et sur sa concurrence mondaine larvée avec l'artiste, s'emploie à lui redonner un statut, et utilise en retour l'autorité spécifique et la réputation d'incorruptibilité qui sont les siennes. Propulsé sur une avant-scène jusqu'ici confisquée, enfin paré des prestiges du sensible, celui-ci se charge de justifier les nouvelles valeurs dominantes et d'instruire la dévastation culturelle réglée de la société traditionnelle (3). Les droits à la jouissance s'organisent en une idéologie globale dont il constitue le lieu privilégié de fabrication et de véhiculation. Il livre les clefs de la philosophie permissive, élabore une anthropologie qui chante l'homme comme libre et subversif, initie à la civilisation des biens matériels et des loisirs, met en forme les modèles de consommation, bref, régente les mœurs et désigne l'emploi de la vie. Son attirail théorique couvre tout l'espace de la pensée moderne, l'existentialisme, le freudo-marxisme ou la nouvelle philosophie demeurant les trois pôles majeurs d'où irradient les ondes de choc de cette offensive idéologique. Mais le pur travail réflexif serait incomplet s'il ne venait accréditer le témoignage vécu et lui conférer sa dimension normative : de leur synthèse procède l'image, support essentiel de la stratégie, qui délivre et magnifie le modèle (4).

Le clerc de la haute intelligentsia tient le rôle de prescripteur. C'est à travers sa personne constamment déléguée aux avant-postes du désir, que se thématise en profondeur et en surface la sensibilité de l'époque ; il assume tout autant les archétypes de l'inconscient collectif que les pratiques de la vie quotidienne ; démonstrateur, bateleur polyvalent, il propose un statut du corps, une sémiologie, des gestuels, une codification du relationnel, une phantasmatique, etc., auxquels son ascendant propre alloue une valeur ajoutée culturelle qui les rend directement opératoires sur le marché des signes ou des objets, notamment auprès de ces cibles pratiquement vierges et réceptives que sont la femme et le jeune. Le petit clerc (journaliste, enseignant, animateur, etc.) lui sert de diffuseur zélé parmi les couches, dont il constitue le corps organique, et qu'il conditionne et unifie dans la consommation libertaire. Du sommet à la base se réalise ainsi le passage du modèle sélectif à l'usage commun (5). Le décalage minime mais net qui s'instaure entre l'instant de la prescription et le moment de la diffusion offre à l'intellectuel représentatif un parcours de créativité sans cesse renouvelé, des primeurs en voie de démocratisation dont il se détache dès que ce qui était hyper-marginal se banalise en élitisme de masse. Il fait même de cette distance l'élément permanent d'une réassurance symbolique en se projetant comme une caricature sur les frustrés du vivre et du mondain qui composent la petite cléricature et sa mouvance.

Son langage de libération est toujours fondamentalement le même. Reprenant et radicalisant l'utopie libérale du XVIIIᵉ siècle, il est terroriste dans son surgissement, puis spontanéiste, vitaliste, naturaliste, subjectiviste, antisystème, etc. Mais l'évolution des modalités existentielles du changement social cristallise des confrontations internes circonstancielles qui l'amènent à stratifier ses rapports. D'une génération à l'autre, il répète, accumule, tout en périmant parallèlement l'image précédente. Ainsi Deleuze, Foucault, Morin, Châtelet, etc., démodent-ils Sartre pour être à leur tour démodés par Lévy. Lequel, parvenu au faîte d'une hégémonie mondaine qui correspond à la domestication idéologique maximale des couches moyennes, possède d'ailleurs la liberté de jouer de toutes les significations, et le pouvoir de snober élégamment les comportements et les discours de transgression qui l'ont mis là où il est (6).

Le clerc, qui avait connu son apothéose avec les Lumières et la Révolution, avant d'être éconduit vers le romantisme et la transcendance, puis de reprendre du service dans l'édification républicaine, engendre donc en fin de course cette figure prodigieusement dérisoire : l'intellectuel dit de gauche, quintessence du mondain, libertaire à gages, chien de garde perdu sans collier, sorte de Mère Denis déguisée en loup, préposée par la bourgeoisie au lessivage des anciennes valeurs de répression et à la promotion des modèles décapants de la modernité. Il s'est acquitté de sa mission, il est parvenu à faire du libéralisme une pratique sociale, une effectivité culturelle, et il a sacrifié à l'arrivisme au point de se laisser totalement détourner de sa vocation : de producteur du progrès, il est passé simple décideur des usages du progrès (7).

Mais il a tout dit et la comédie touche à son terme. Le fameux silence dont il se targue aujourd'hui, son « malaise profond » ou son absentéisme témoignent moins d'un rapport conjoncturel ambigu au pouvoir socialiste qu'ils ne révèlent et entérinent l'aboutissement historique d'une longue parade. La floraison de la fonction, la mutation extraordinaire du statut et le renversement de l'imagerie étaient liés à la demande idéologique de couches moyennes en pleine ascendance. S'annoncent maintenant les lendemains maussades de la crise où, cessant de divertir le Prince par les bouffonneries de son savoir-vivre, l'intellectuel se verra sommé d'honorer son contrat en démontrant le sérieux d'un savoir-faire.


(1) Il semble que Simone de Beauvoir, alors intellectuelle de base, ait été effleurée par le doute : « Ce travail que nous poursuivions Sartre et moi afin de nous annexer le monde ne s'accommodait pas des routines et des barrières établies par la société, écrit-elle. Aussi bien nous les récusions : nous pensions que l'homme devait être créé à neuf… Un jour, les gens secoueraient leur sclérose, ils inventeraient librement leur vie : c'est à quoi nous prétendions. En fait, nous étions d'ordinaire portés par un courant. » Ce type de soupçon n'aura plus la moindre prise sur la mégalomanie des successeurs.
(2) Voir M. Clouscard, Le frivole et le sérieux.
(3) L'artiste s'avère évidemment impropre à cette tâche. Sa fonction n'est pas de bouleverser l'ordre des mœurs mais au contraire de le ratifier en poussant au parodique la déviance individuelle. Ou alors ,assujetti au discours intellectuel, il s'en fait le publiciste (Montand, Jane Fonda, etc.).
(4) La réalité idéologique, ce n'est ni le discours, ni la pratique, ni l'image, mais l'articulation de tous ces termes, en un ensemble homogène. Autrement dit, si sa fonction dans le procès d'idéologisation ne suffit pas nécessairement à disqualifier la production théorique, elle risque bien souvent de la compromettre. De La critique de la raison dialectique à l'Anti-Œdipe et aux Maîtres-penseurs, pour prendre trois repères significatifs, on assiste aux glissements progressifs de l'œuvre ; encore extérieure au mondain dans le premier cas, elle finit par lui devenir totalement immanente.
(5) Entre l'idéologie libertaire de Foucault et le discours publicitaire libéral de Trigano, il faut, par exemple, la médiation du Nouvel Observateur ou de Libération.
(6) La démarche d'identification s'adapte également à l'accélération de l'histoire. Sartre produisait son existence en long-métrage initiatique ; avec Lévy, la pédagogie du vécu se fait dorénavant en vidéoclip.
(7) Cette démission a d'ailleurs permis à l'idéologie de droite de reprendre du poil de la bête. Certains voient même volontiers, dans le jeune prestataire de service outrecuidant qu'est l'économiste des révolutions conservatrices, le prototype d'un nouvel intellectuel. Rien de bien nouveau pourtant, et surtout pas la nullité d'une pensée qui, par contraste, est parvenue à se donner des allures de rigueur.
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