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Union Européenne

La conférence sur l’avenir de l’Europe : programme citoyen ou citoyens programmés ?

La grande messe ratée de la « démocratie participative » européenne termine avec une danse de bouffons et un programme de pantins.

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De pauvres jeunes se ridiculisant dans le Parlement européen
De pauvres jeunes se ridiculisant dans le Parlement européen (Union Européenne / Médiacenter Parlement Europe)
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Par Gracchus
Lecture 15 min

Le 9 mai 2022 s’est clôturée la Conférence sur l'avenir de l'Europe. Le coup d’envoi de la cérémonie a été donné par une chorégraphie désormais célèbre sous le nom de « Danse de l'Europe ». C’est trop d’honneur que de qualifier cet espèce de cirque comme une danse macabre. On ne peut rabaisser une véritable tradition du folklore en la comparant avec une gesticulation déracinée. L’enjeu spirituel de la danse macabre historique était en effet de brouiller les distinctions sociales en rappelant les différents ordres — noblesse, clergé, tiers état —, à l’égalité de leur condition devant la mort. Ce qui est aussi une façon de les mettre en évidence. Le spectacle funèbre s’ouvre avec l’entrée en scène des plus puissants du monde féodal : le pape, l’empereur, le cardinal… Avant de laisser les « petites gens » entrer en scène. Le procédé renoue par là avec un des leitmotiv de l’Évangile : « ainsi les premiers seront les derniers et les derniers seront les premiers » (Mt 20:16).

fond blanc

Il va de soi que la danse macabre eurolâtre ne peut pas renvoyer – du moins ouvertement – à la moindre distinction sociale. C’est pourquoi les participants ne sauraient être vêtus autrement qu’en jean t-shirt – polo pour les plus audacieux – de toutes les couleurs de l’arc en ciel il va de soi. Ainsi la prétendue « jeunesse européenne » est réduite au portrait robot de l’étudiant Erasmus assis à sa terrasse bruxelloise. Néanmoins, l'enjeu était plus grand pour le chorégraphe Angelin Preljocaj. Il fallait créer un rite complètement hors-sol, sans aucune référence culturelle ou historique à l’une des nations membres de l’Union Européenne ou même à l’héritage « commun » des pays qui la composent, à supposer qu'il existe. En résulte un ensemble diffus de mouvements anarchiques sur une musique planante – visiblement l’horizon indépassable du projet de l’Union – censé souder entre eux le camionneur hongrois et le cadre de la Défense par application vidéo interposée. L’objectif étant « d'unir par la danse » les quelques 450 millions de « citoyens » européens. La voix-off de la chorégraphie qui accompagne les spasmes des jeunes danseurs eurolâtres nous présente l'Europe du futur, l'Europe « Next Generation » : « tu découvres une nouvelle planète, ici le végétal a pris le pouvoir [...] tes deux mains forment une pelle, fais un pas de côté tu creuses, de l’autre côté creuse encore et devant toi tu creuses ». C'est vrai que les eurocrates ont des faces de légume, mais dommage pour toi, le monde se divise en deux catégories : ceux qui ont un pistolet chargé et ceux qui creusent. Toi, tu creuses. Avec le sourire, s'il te plaît.

Ce spectacle d’ouverture de la conférence résume à plus d’un titre l’essentiel de ce que certains ont nommé à raison « l'idéologie européenne » : invisibilisation des distinctions de classe (du moins dans le discours, quitte à les exacerber dans la réalité) et effacement des cultures nationales et de tout cadre de référence commun au citoyens des États-membres.

Le grand public retiendra plus cette danse de bouffons que la Conférence qui a précédé. En quoi consistait donc cette dernière ?

Un grand conclave du citoyennisme bobo-eurocratique

La Conférence sur l’avenir de l’Europe a été mise en place à l’initiative de la France il y a un peu plus d’un an et se veut « un grand exercice de démocratie inclusive ». Ce qui n’est pas sans rappeler le Grand débat national et la Convention citoyenne pour le climat – également impulsés par Emmanuel Macron – au sein desquels la question de l’Union Européenne était d’ailleurs curieusement absente. La vocation officielle de la conférence étant de rassembler « un maximum de citoyens européens » – tirés au sort au niveau national ou se portant volontaires – pour réfléchir à un certain nombre d’enjeux notamment via une plateforme numérique multilingue. Les conclusions ont été présentées le 9 mai dernier au cours de la conférence de clôture que nous venons d’évoquer.

Que la procédure ait consisté en du brassage de vent par une poignée de « citoyens » qui ne forment pas vraiment un échantillon fidèle de la sociologie européenne et qu'un certain nombre de technocrates européens aient arrondi les angles du document final ne devrait étonner que les plus naïfs ou ceux qui ignorent tout des processus décisionnels de l’UE. Ainsi, même des personnalités aussi peu suspectes « d’europhobie » que Rodrigo Ballester – ancien fonctionnaire européen sorti tout droit du Collège d’Europe – ne peuvent que constater de façon assez lucide l’escroquerie idéologique que représente la convention. Ainsi, malgré « l'intention louable », Ballester doit bien admettre que le projet n’a pas de réelle assise populaire. L'UE compte 447,7 millions d'habitants. La Conférence n'a attiré que 53 000 visiteurs actifs sur son site, n'a reçu que 18 000 suggestions et n'a permis la tenue que de 6 600 débats en un an. Ces débats étaient eux-mêmes étroitement encadrés par des officiels, des « groupes de travail » composés « d'observateurs » et « d'experts » eux-mêmes chapeautés par les représentants des institutions politiques de l'UE. Les résultats des échanges ont été discutés dans des assemblées plénières puis examinés par un comité exécutif dirigé par Clément Beaune, pendant la présidence française, la commissaire croate Dubravka Suica et l'eurodéputé Guy Verhofstadt.

Il est donc difficile de voir dans le rapport final de la Conférence sur l’avenir de l’Europe un reflet fidèle de « l'opinion publique européenne », encore une fois, à supposer qu'une telle chose existe. La volonté populaire n'intéresse par les dirigeants européens. Ceux-ci préfèrent avoir recours à la Solution de Brecht. Les peuples du continent ont peu confiance en l'Union européenne. L'Union européenne elle-même a peu confiance en eux. Ne serait-il pas plus simple, alors, pour les gouvernants, de dissoudre le peuple et d'en élire un autre ?

En vérité, le seul intérêt du texte n’est pas de connaître l’avis des « citoyens » européens mais de donner une indication sur l’orientation que semblent vouloir donner les eurocrates à leur propre projet qu’ils peuvent ainsi légitimer sous couvert de cette démocratie « à la carte » dont ils sont si friands.

L'UE marche à la guerre

Depuis le début de ce qu’il est convenu d’appeler la « construction européenne », la défense a toujours été le parent pauvre de l’UE aux yeux des eurocrates. Ainsi l’échec de la communauté européenne de défense (CED) en 1953 a mis un frein à toute forme d’organisation militaire supra-nationale dans le cadre de l’UE. On peut par ailleurs se demander si le projet de la CED n’était pas superflu tant l’OTAN couvre l’espace européen dans le domaine de la coopération militaire. En effet, l'expansion vers l’Est de ces deux organisations a été à peu près concomitante depuis la chute de l’URSS en 1991. Le récent conflit militaire en Ukraine semble avoir conduit deux pays nordiques qui n’étaient pas encore membres de l’UE et de l’OTAN à tenter de rejoindre cette dernière. Néanmoins, cette expansion continue du traité de l'Atlantique Nord semble désormais insuffisante aux yeux des élites européennes qui depuis quelque temps ont engagé une dynamique de renforcement de la coopération militaire au sein même de l’UE. Le pivot central de cette manœuvre semble de nouveau être – une fois n’est pas coutume – l’Allemagne. Il est bon de noter tout d’abord qu'Olaf Scholz, chancelier allemand, a annoncé un budget de 100 milliards d’euros pour la modernisation de son armée nationale. Du jamais vu depuis 1945. Cette montée en puissance de l’Allemagne s’accompagne d’une volonté de « mutualiser » les avantages stratégiques que possède encore la France dans le domaine militaire et géopolitique. Ainsi ce même Olaf Scholz avait déjà proposé il y a quelques années de conférer le siège français au conseil de sécurité de l’ONU à « l’ensemble des pays européens ». Récemment, on a même entendu dire de l’autre côté du Rhin qu’il était temps que la France cesse de garder pour elle sa force de frappe nucléaire… Cette volonté de « mutualiser » – comprendre germaniser – la force militaire et stratégique française s’inscrit évidemment dans le soutien de plus en plus appuyé des États européens et de l’Union Européenne en tant que telle aux forces armées ukrainiennes. Ainsi, en plus des deux milliards déjà alloués, l’UE vient d’approuver une aide d’un milliard supplémentaire. Autant d’huile jetée sur le feu quand on connaît le rapport des forces en présence et le rôle joué par l'expansion de l’OTAN et de l’UE dans le déclenchement du conflit. Dans ce contexte, il est peu surprenant que les citoyens de la Conférence sur l’avenir de l’Europe aient « choisi » de mettre l’accent sur le renforcement de la coopération militaire au sein de l’Union Européenne, notamment en optimisant les clauses d’assistance militaire à un pays membre :

« Le renforcement des capacités opérationnelles nécessaires pour assurer l’efficacité de la clause d’assistance mutuelle prévue à l’article 42, paragraphe 7, du traité sur l’Union européenne, qui garantit une protection adéquate de l’UE à tout État membre attaqué par un pays tiers. »
Proposition n°23, Rapport final de la Conférence sur l'avenir de l'Europe

Ils ont également jugé bon d’insister sur la nécessité de « préparer l’union à de nouveaux élargissements ». Ceci est d’autant moins anodin que le Conseil Européen a octroyé fin juin le statut de candidat à l’Union Européenne à l’Ukraine et à la Moldavie. Il est également légitime de s’interroger sur les raisons de ce renforcement de la coopération militaire sur le seul niveau européen : l’OTAN n’est-il pas déjà là pour assurer notre défense commune ? Il est à se demander si l’Europe n’est pas amenée par cette voie à jouer de plus en plus son rôle de proxy dans la guerre en Ukraine, au service de l’oncle Sam. En effet, une confrontation directe avec des forces otanesques entraînerait tout l’appareil militaire états-unien dans la guerre. L’Union Européenne peut quant à elle sans problème être utilisée pour soutenir (du moins financièrement et logistiquement) l’effort de guerre ukrainien.

L'UE de l'unanimité à la majorité

S’ajoute à cela un des aspects les plus inquiétants du rapport final : le plaidoyer pour le vote à la majorité qualifiée en matière de politique étrangère et de sécurité commune (PESC). Révision que se sont empressés de soutenir Macron et von der Leyen et que l’on retrouve encouragée un mois plus tard dans une résolution adoptée par le Parlement européen. Visiblement, l’Union Européenne est très bien en mesure de répondre rapidement aux attentes des citoyens, pourvu qu’ils aient les bonnes exigences… Elle trouve des questions à ses réponses.

Quelles sont les conséquences d’un tel développement ? Rappelons tout d’abord que la majorité qualifiée est en effet atteinte lorsque deux conditions sont remplies : il faut 55 % des États membres (soit 15 sur 27), qui représentent au moins 65 % de la population européenne. À l’inverse, il faut l’accord des 27 États membres pour que la règle de l’unanimité soit remplie : si un seul oppose son véto, alors la décision n’est pas adoptée. Le passage à la majorité qualifiée permettrait donc de prendre des décisions sans que tous les gouvernements des États-membres soient d’accord. Ainsi les décisions pourraient se faire plus rapidement et à l’encontre même de la volonté d’un gouvernement national. Si celui-ci peut évidemment toujours refuser de s’y plier, il s'expose dès lors à des sanctions. De plus, cela facilite la déresponsabilisation des gouvernements nationaux envers leurs propres citoyens. Ces gouvernements peuvent se dire outrepassés par une volonté « européenne » et mettre en place leur politique sans l’assumer ouvertement. On voit donc que le rapport final de la Conférence coïncide étrangement avec la dynamique de plus en plus belliqueuse de l’Union Européenne et qu’il sert avant tout à légitimer le transfert de souveraineté dans le domaine militaire qu’on observe depuis quelque temps.

Par ailleurs, le vote à la majorité qualifiée n’a pas vocation à s’étendre uniquement au domaine de la politique extérieure, mais bien à la quasi-totalité des décisions prises au sein de l’Union Européenne, comme en témoigne la proposition 39, de quoi ouvrir la voie à une accélération sans précédent du processus de (dés)intégration européenne…

« Toutes les décisions actuellement prises à l’unanimité devraient, à l’avenir, être adoptées à la majorité qualifiée. Les seules exceptions devraient être l’admission de nouveaux États membres dans l’Union européenne et la modification des principes fondamentaux de l’Union inscrits à l’article 2 du traité sur l’Union européenne et dans la charte des droits fondamentaux de l’Union européenne. »
Proposition 39, Rapport final de la Conférence sur l'avenir de l'Europe

Renforcer la tyrannie européenne

Un dernier volet des propositions de la Conférence n’est pas non plus sans rappeler les mesures récentes mises en œuvre en termes de contrôle de l’information et de restriction des libertés. En effet, depuis quelque temps, l’Union Européenne semble renouer avec le meilleur du passé qu’elle était censée empêcher : la censure généralisée et les restrictions de déplacements. Ainsi la démocrate en chef non élue Ursula von der Leyen a jugé bon d’appeler à interdire par décret plusieurs chaînes d’information suite à l’opération militaire en Ukraine.

→ À lire aussi : Union Européenne et censure des chaînes d’information russes : une nouvelle Guerre froide ?

Toute une longue proposition 27 est consacrée exclusivement aux « médias, fausses nouvelles, désinformation, vérifications des faits, cybersécurité ». Pour mettre en place ce nouveau régime européen de la vérité, les citoyens entrent très en détail dans leur projet pour combattre les fameuses « fake news » que visiblement les grands médias bourgeois nationaux et leur hordes de « fact checkers » n’arrivent pas à endiguer. Ils veulent créer un organe de lutte contre la désinformation et contre l’ingérence ciblées, « en améliorant la perception de la situation et en renforçant les organisations de vérification des faits ainsi que les médias indépendants ». Paradoxalement, ce n’est donc rien de moins qu’un comité de censure européen permanent qu’ont gentiment demandé les citoyens choisis, soucieux de la préservation de leur démocratie. On ne se doute pas que les eurocrates feront tout leur possible pour donner suite à leur demande…

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